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Aimer est plus fort que d’être aimé KRESSMANN TAYLOR, Kathrine - Ainsi rêvent les femmes

kressmann-revent-femmes Après Ainsi mentent les hommes, voici un second recueil de nouvelles signées Kathrine Kressmann Taylor, Ainsi rêvent les femmes, publiées dans diverses revues de 1935 à 1963.


Cinq brèves nouvelles, cinq prénoms en guise de titre, cinq femmes (car même si la dernière nouvelle a pour personnage central un homme, l’auteur n’en dessine pas moins le portrait en creux d’une femme), cinq amours déçus.

La perte d’un amour pour Harriet, la souffrance d’un premier amour non réciproque pour Anna, la solitude et la nostalgie pour Madame, la résignation pour Ellie Pearl.
Kressmann Taylor saisit ces femmes à un stade décisif de leur vie sentimentale. Avec finesse et sensibilité, elle va capturer l’essence de chacune d’entre elles pour en tirer un portrait émouvant.


Mes deux nouvelles préférées sont Anna (First love, 1957) et Ellie Pearl (Girl in a blue rayon dress, 1963).
Dans la première, une jeune adolescente vit pour la première fois les affres de la passion pour un jeune homme totalement indifférent à son émoi.
Dans la seconde, une jeune fille de retour chez elle à la campagne, le temps des vacances, va renoncer aux charmes de la grande ville et à tous ses rêves de promotion sociale pour succomber aux charmes d’un jeune paysan qu’elle a connu dans son enfance.

Les trois autres n’en sont pas moins touchantes.
Dans Madame (Take a carriage, Madam, 1935), une vieille femme en mal de compagnie va profiter de la bienveillance d’une jeune de ses voisines pour revivre une jeunesse à jamais perdue.
Le temps d’un rêve, Harriet (Passing bell, 1963) va renouer avec Harry, le mari qui l’a autrefois quittée pour une autre et qui est aujourd’hui disparu.
Un beau jour, la sensualité de la jeune Beulah (r)éveille le désir du vieux Rupe Gittle (Goat song, 1963) qui va retrouver ainsi un sens à la vie, malgré la réprobation des habitants de son village.


En cinq nouvelles délicates et sensuelles, Kathrine Kressmann Taylor nous rappelle que, quelle qu’en soit l’issue, l’amour vaut toujours d’être vécu.


Ce qu’elles en ont pensé :

Canel : « Un bien joli moment avec ces nouvelles charmantes et pleines de sensibilité. Certaines m’ont un peu fait penser à Stefan Zweig. »

Flo : « A travers ces différents récits, Kressman Taylor nous embarque dans des histoires touchantes qui pourraient être les nôtres : jalousie, solitude, déconvenue amoureuse, interrogation sur sa vie et le chemin qu’on lui a tracé. »

Florinette : « Ce petit recueil de cinq nouvelles détaillant le rapport entre les êtres, la difficulté d’aimer et d’être aimé, est d’une écriture sensible et élégante. »

Laurence : « Étrangement, je n’ai pas retrouvé ces évocations qui m’avaient tant fait vibrer dans le précédent recueil. Les atmosphères sont ici bien moins présentes, les personnages et les récits plus ternes. »

Lilly : « J’ai beaucoup aimé ce très court recueil. (…) Kressmann Taylor nous montre que quelle que soit notre âge, notre époque, notre lieu de vie, nous recherchons l’affection des autres, et que le souvenir d’un amour perdu ou que l’on a refusé, est la source des plus grands remords. Tout ceci avec une écriture très belle. »

Naniela : « Est-ce que par hasard je serais devenue une lectrice trop exigeante??? Ou peut être est-ce le style “nouvelle” qui ne me convient pas… En tout cas… pas de grandes émotions… »


Ainsi rêvent les femmes, de Kathrine Kressmann Taylor
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Laurent Bury
Éditions Autrement / Littératures (2006) - 59 pages

Chef, la recette ! BRITE, Poppy Z. - Alcool

alcool-brite A La Nouvelle-Orléans, on ne boit pas.
On se beurre, on prend une cuite, on ramasse une pistache, on se poivre.
Parce qu’à La Nouvelle-Orléans, le sport national c’est la biture.
Ce n’est pas par hasard si la ville de tous les excès est surnommée The Big Easy.

Tout comme les bars, les restaurants sont légion à La Nouvelle-Orléans, offrant autant d’emplois à qui ne craint pas le stress de la cuisine, de la plonge ou du service et -surtout !- n’a pas de grandes prétentions salariales.
Ces établissements apparaissent et disparaissent tout aussi soudainement selon les modes et l’air du temps. Quant à leur qualité, elle est inversement proportionnelle à leur nombre.


Alors qu’ils viennent de se faire virer pour avoir consommé de l’alcool sur leur lieu de travail, Rickey et G-man ont décidé de fêter l’événement en éclusant une pleine thermos de vodka et en fumant de la beuh dans un parc de la ville.
L’un comme l’autre ont la cuisine dans la peau, mais lassés de bosser pour des salaires de misère dans des bouibouis à touristes, ils rêvent de vivre de leur passion et de monter un jour leur propre affaire.
Des brumes éthyliques, surgit soudain le concept du siècle : ouvrir un restaurant dont tous les plats seraient agrémentés d’alcool, entrées, plats et desserts. Dans la ville où l’alcool est roi, c’est le pactole assuré.
Une fois dégrisés, les deux amis/amants redescendent sur terre. Si l’idée reste séduisante, la concrétiser sera plus facile à dire qu’à faire, aucun des deux ne possédant les fonds nécessaires, ni les relations susceptibles de leur apporter le coup de pouce indispensable.

Néanmoins, leur idée poursuit son chemin et parvient jusqu’aux oreilles de la star locale des fourneaux, Lenny Duveteaux, restaurateur renommé et animateur d’une émission télévisée. Celui-ci propose à Rickey et G-man de financer leur projet et de les aider à ouvrir Alcool.

Dès lors, obstacles, imprévus, contretemps et rebondissements inattendus joncheront le parcours qui mènera les deux hommes jusqu’au jour de l’inauguration.



Les avis emballés de plusieurs d’entre-vous auront eu raison de mes dernières résistances à me replonger dans l’univers de Poppy Z. Brite dont je n’avais lu jusqu’ici que Le corps exquis, roman qui a marqué au fer rouge ma mémoire de lecteur. Et le souvenir prégnant de cette lecture a quelque peu parasité mon entrée dans l’univers d’Alcool, qui est loin des ambiances qui ont fait la réputation de l’auteur.

Si bien que, dans la première centaine de pages, j’ai progressé à tâtons, ne sachant pas trop où Brite voulait en venir et où elle comptait m’amener, redoutant –et attendant- un brusque coup de théâtre qui tardait à venir. Et qui n’est jamais venu, d’ailleurs. Car Alcool est un polar Canada Dry, un roman à suspens sans véritable suspens, ni réelle intrigue, au demeurant.

Une fois remisées mes vaines expectations, je me suis laissé promener avec plaisir dans le monde des cuisines et des arrière-cuisines. D’autant que, fidèle à sa réputation d’écrivain subversif, Poppy Z. Brite présente un visage de La Nouvelle-Orléans qui tranche avec la vision de carte postale associée à son fameux Mardi Gras. La cuisine locale, qui n’a rien de gastronomique, celle-là, a des arrière-goûts de racisme, de violence, de malversation, de corruption… Et des coups de feu, il n’y en a pas que dans les cuisines !

Ses personnages, drogués, alcooliques, hommes de main borderline, gangsters à la petite semaine, politiciens véreux, sont tous en marge de la “norme”.
De tous, le duo de chefs, Rickey et G-man, sort du lot. Les deux hommes, issus des quartiers pauvres de la ville, sont inséparables depuis leur enfance. Le lien qui les unit est si fort, si naturel, que leur homosexualité va de soi, et ne nécessite pas que l’on s’y attarde. J’ai particulièrement apprécié cette approche de leur relation, qui considère leur orientation sexuelle aussi peu notable que s’ils avaient été végétariens ou fans de foot.
Brite réussit également à apporter un peu de complexité au personnage de Lenny Duveteaux qui apparaît au premier abord comme un parvenu primaire mais qui dévoilera d’autres aspects de sa personnalité au fil de l’histoire. On doute souvent de la sincérité des intentions de cet homme qui ne s’embarrasse pas de scrupules pour éliminer les obstacles barrant sa route, parfois à la limite de l’illégalité.
En revanche, j’ai trouvé caricatural Mike Mouton, l’ex-patron cocaïnomane de G-man, qui nourrit à son encontre rancœurs et amertume. Puisqu’il m’attend dans ma PAL, je verrai si ce défaut sera gommé dans La belle rouge, deuxième partie du triptyque auquel appartient Alcool.

Mais sans conteste, la grande réussite d’Alcool est la retranscription réaliste du monde de la cuisine et de la gastronomie, l’ambiance et la vie des cuisines. Chaque évocation de plats fait surgir arômes et saveurs.
Je mets d’ailleurs au défi quiconque aura lu ce livre de ne pas avoir envie de se retrouver aux fourneaux, ne serait-ce que pour essayer de réaliser les recettes citées dans le roman. En ce qui me concerne, j’envisage sérieusement de tester le pouvoir thérapeutique de la confection d’allumettes au fromage sur les coups de blues.


L’occasion de ce billet est trop belle pour vous rappeler le challenge A lire et à manger, créée par Chiffonnette. Toutes les infos sont récapitulées sur ce billet.


Ce qu’ils en ont pensé :

Amanda : « Il y a de la coke, il y a du whisky consommé sans modération, c’est sûr. Il y a aussi tout plein de jolies petites choses qui clignotent dans ce roman. Des roulés de prosciutto aux figues marinés au Calva, des braves gars, des litres d’alcool versés ou avalés, quelques pincées de tendresse qui pourraient tourner à la sauce sentimentheàl’eau si le roman ne titillait vos papilles et ne pétillait comme des bulles de champagne bien frais ! A consommer sans modération, pour le plaisir, donc. »

Anne-Sophie : « Alcool de Poppy Z. Brite est un roman qui sent la bouffe et le bon vin à plein nez. Les descriptions des mets succulents agrémentés de différents spiritueux donnent l’eau à la bouche. »

Brize : « Au final, on aura vécu quelques mois à forte teneur gastronomique en compagnie de deux jeunes hommes volontaires et passionnés par leur art, qui se connaissent très bien l’un l’autre, et dont les caractères, complémentaires, sont finement brossés par l’auteur. Une sympathique découverte ! »

Chiffonnette : « Le moins qu’on puisse dire, c’est que Poppy Z. Brite a l’écriture sensuelle ! (…) C’est fin, c’est goûtu, ça s’avale sans faim aucune et avec un plaisir certain ! »

Cuné : « C’est un roman qui donne une furieuse envie d’aller au restaurant, qui ouvre une porte hyper tentatrice sur le monde de la cuisine. »

Daniel Fattore : « Voilà donc le portrait d’une certaine Amérique qui, par-delà les images puritaines, sait s’éclater avec outrance, que ce soit avec des moyens légaux (l’alcool, apanage des “gentils” du récit) ou moins légaux (la cocaïne, dada de Mike Mouton). »

Emma : « Tout l’intérêt d’Alcool réside dans l’évocation des goûts et des saveurs, les associations inédites entre nourriture et alcool, l’ambiance surchauffée des cuisines, les rivalités entre chefs. »

Kathel : « J’ai passé un très bon moment au sein des cuisines et des bars de La Nouvelle-Orléans : les plats y semblent délicieux, les alcools forts, et le langage des cuisines est particulièrement fleuri et plein d’humour. On s’attache à ce couple de cuisiniers fauchés qui devront faire quelques compromis pour réussir à ouvrir le restaurant de leurs rêves. »

Papillon : « Si l’intrigue est assez mince et cousue de fil blanc, tout le charme de ce roman repose sur le milieu dans lequel il se déroule et sur la personnalité de ses deux héros. (…) Mais ce qui est vraiment agréable dans ce roman, pour peu que l’on soit un peu gourmand, c’est d’y assister à une véritable leçon de cuisine et de tourner les pages en se léchant les babines. »



Alcool, de Poppy Z. Brite
(Liquor) – Traduction de l’anglais (États-Unis) : Morgane Saysana
Au Diable Vauvert (2008) - 459 pages

Les lumières de la ville

negishi-yokohama

Sur la route de Negishi à Mississippi Bay - Yokohama, Japon (circa 1880) © Okinawa Soba



« A ces paroles, mon père sourit, puis il donna un coup de pied dans la terre. Ses grandes bottes étaient éclaboussées de boue.
- Ta mère pense que nous allons peut-être te perdre, Junichiro. Elle dit que même quand tu es là, tu n’es pas réellement là.
- C’est tout le contraire, père, rétorquai-je en sentant ma gorge se serrer. Même quand je ne serai pas là, je serai toujours là.
Il se redressa de toute sa hauteur, qui n’égalait pas tout à fait la mienne.
- Alors c’est donc vrai que tu vas nous quitter.
Il prononça ces mots en regardant droit devant lui, et je l’imitai. Même si j’étais plus grand que mon père, j’avais l’impression d’être un petit garçon.
- On m’a offert la chance d’étudier dans une université en Amérique. Une famille américaine que j’ai rencontrée à Karuizawa est disposée à me payer le voyage et les frais d’inscription à l’université.
Mon père digéra ces informations en silence pendant quelques instants.
- Et pourquoi faut-il que tu ailles en Amérique pour tes études ? Qu’y a-t-il donc là-bas que tu ne peux trouver ici ?
Incapable de songer à une réponse qui puisse l’amener à comprendre, je continuai à fixer les rizières. Un corbeau plongea au milieu des rangées de riz, nullement gêné par l’épouvantail revêtu de nos vieux habits qu’avait conçu mon frère. Mon père donna un nouveau coup de pied dans la terre avant de reprendre la parole.
- Je ne me mettrai pas en travers de ton chemin, Junichiro. Mais cette occasion qui se présente à toi est à la fois plus et moins que tu ne le crois. Cette expérience va te changer d’une façon que tu es incapable d’imaginer aujourd’hui. Et si tu pars, jamais plus tu ne reverras ton père.
Je lui lançai un coup d’œil, puis me détournai.
- Bien sûr que nous nous reverrons, père. Ce n’est que pour quatre ans.
- Quatre ans peuvent être toute une vie. Et le monde dans lequel tu t’apprêtes à entrer s’ouvrira sur de nombreux autres mondes – puis, après une pause où il s’absorba dans la contemplation des montagnes : Je ne suis pas surpris que tu t’en ailles. De tous mes enfants, tu es celui qui regarde toujours devant lui, qui voit toujours ce qu’il y a après le prochain virage. Mais tu ne dois pas oublier de sentir le sol qui est sous tes pieds. Songe à vivre là où tu te trouves, pas seulement là où tu crois que tu devrais te trouver. Sinon, tu finiras par ne vivre nulle part. »
(p.82-83)



« J’avais douze ans lorsque j’appris l’existence de ce roman : une après-midi, alors que je rentrais chez moi après l’école, je surpris un camarade de classe en train de pleurer en lisant un livre sur le perron de sa maison. Après l’avoir taquiné à propos de son excès de sensibilité, je lui demandais ce qui pouvait bien lui causer un tel chagrin. Sans un mot, il me tendit l’ouvrage, dans lequel je me plongeai séance tenante, tellement captivé par la chronique des malheurs du jeune officier Kubota que j’en oubliai la présence de mon ami. Plus tard, quand il eut terminé le livre, il me le prêta. Comme ma famille aurait réprouvé de me voir m’intéresser à quelque chose d’aussi frivole qu’un roman, je le dissimulai dans le poulailler, où je le lisais par bribes quand j’allais nourrir les animaux. Plusieurs jours durant, chaque fois que je retournais à la maison, il était manifeste que j’avais pleuré, jusqu’à ce qu’un beau matin ma mère finît par secouer la tête après m’avoir regardé.
- Jun-chan, tu t’attaches trop aux poulets. Ne sois pas triste. Peut-être que nous allons bientôt devoir les tuer, mais je te promets qu’il y en aura toujours d’autres.
Ce roman eut sur moi un effet considérable – d’ailleurs, je pourrais même aller jusqu’à affirmer que c’est sa lecture qui a suscité chez moi l’amour de l’art -, à tel point que c’est l’un des rares objets que j’avais apportés avec moi en venant du Japon et qui ne fût pas de première nécessité. »
(p.36-37)

Si loin de vous, de Nina Revoyr
(The age of dreaming) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Bruno Boudard
Phébus (2009) – 376 pages

Le mieux est l’ennemi du bien ZWEIG, Stefan - Un soupçon légitime

zweig-soupcon-legitime Betsy et son mari coulent des jours paisibles à la campagne, aux environs de Bath.
Dans cet environnement champêtre où ils sont venus vivre leur retraite, ils se sentent parfois un peu isolés.
C’est pourquoi ils se réjouissent de voir un jeune couple s’installer près de chez eux.


Lors d’une visite de courtoisie pour souhaiter la bienvenue à leurs nouveaux voisins, ils vont faire la connaissance de la jeune Mrs Limpley, une femme aimable mais réservée.
Ce n’est qu’un peu plus tard qu’ils rencontreront Mr Limpley, un personnage “hors-normes” chez qui tout transpire l’excès : sa taille, sa corpulence, sa gaieté, ses emportements…
« Humainement Limpley était irréprochable. Il était débonnaire jusqu’à l’excès, il était altruiste et d’une obligeance telle qu’il fallait à chaque instant décliner ses offres de service, de surcroît il était honnête, loyal, ouvert et loin d’être bête. Mais ce qui le rendait difficile à supporter, c’était sa façon bruyante et sonore d’être heureux en permanence. Ses yeux embués rayonnaient toujours de satisfaction, à propos de tout et de tout le monde. Ce qui lui appartenait, ce qui lui arrivait était splendide, était wonderful ; son épouse était la meilleure épouse du monde, ses roses les plus belles roses, sa pipe la meilleure pipe avec le meilleur tabac. Il était capable de tenir la jambe un quart d’heure à mon mari pour lui prouver qu’on ne pouvait bourrer une pipe que précisément de la manière dont il la bourrait lui et que son tabac était d’un penny moins cher et néanmoins meilleur que les marques les plus onéreuses. Dans l’état de constante ébullition où le mettait son vain enthousiasme pour des choses tout à fait insignifiantes, indifférentes et allant de soi, il éprouvait le besoin de justifier et d’expliquer de long en large tous ces banals ravissements. Le moteur bruyant qui tournait en lui ne s’arrêtait jamais. Limpley était incapable de jardiner sans chanter à tue-tête, de parler sans rire et gesticuler, de lire le journal sans qu’une nouvelle ne l’incite à se lever pour se précipiter chez nous. Ses larges mains couvertes de taches de rousseur étaient, comme son grand cœur, toujours intrusives. Il ne se contentait pas de flatter le flanc de chaque cheval et de caresser chaque chien, même mon mari, qui avait pourtant un bon quart de siècle de plus que lui, devait consentir, lorsqu’ils étaient assis confortablement l’un à côté de l’autre, à ce que, dans sa candeur canadienne de bon camarade, il lui tapât sur les genoux. (…) Jamais avant de faire la connaissance de Limpley les personnes âgées que nous sommes ne s’étaient doutées que des qualités aussi estimables que la bonhomie, la cordialité, la franchise et la chaleur des sentiments pouvaient vous pousser au désespoir. »


Limpley est le parfait négatif de sa douce épouse qui, au fil des années, a dû s’accommoder du caractère expansif d’un mari à la présence écrasante et ignorant tout de la demi-mesure. A tel point que son enthousiasme constant, limite pathologique (il serait une femme qu’on n’hésiterait pas à le taxer d’hystérie), finit par épuiser tous ceux qu’il côtoie.

Néanmoins, Betsy se prend d’affection pour Mrs Limpley et les deux femmes passent quelques-uns de leurs après-midi à bavarder autour d’un thé. C’est lors d’une de leurs conversations qu’elle comprend que sa voisine souffre de ne pas avoir réussi à avoir d’enfant.
Pour briser sa solitude et la sortir de sa mélancolie, Betsy lui offre un chiot bulldog baptisé Ponto… dont Limpley va s’accaparer illico et faire la nouvelle victime de son affection débordante. L’homme va entourer l’animal de tous ses soins jusqu’à devenir lui-même l’esclave de son chien. Conscient de l’ascendant qu’il a sur son maître, Ponto règne sur la maisonnée en véritable dieu tyrannique et capricieux.

Mais un jour, arrive ce que plus personne n’osait espérer : après neuf ans d’attente, Mrs Limpley attend enfin un heureux événement. Peu à peu, Limpley délaisse Ponto, jusqu’à l’ignorer totalement, transférant toute sa fougue sur sa femme enceinte, puis sur sa petite fille nouvellement née. Le chien se voit vite détrôné de son rôle de petite merveille recueillant toutes les attentions du maître de maison. Jusqu’au jour où survient le drame.



Après le succès rencontré par Le Voyage dans le passé, Grasset a publié Un soupçon légitime, nouvelle de Stefan Zweig restée inédite jusqu’en 1987 dans sa langue d’origine, et encore jamais traduite en français depuis.
Et peut-être aurait-ce été aussi bien qu’elle ne le soit jamais car si Zweig est un de mes auteurs de prédilection, je dois avouer que cette nouvelle m’a profondément ennuyé.

Pourtant, j’ai retrouvé dans ce Soupçon légitime ce que j’aime chez Zweig, à savoir cette peinture fine des relations humaines, l’étude délicate des passions (virant souvent jusqu’à l’obsession) et de leurs conséquences.
En revanche, on peut difficilement parler de finesse quant au procédé narratif choisi par l’auteur, tant les ficelles sont voyantes et l’effet de surprise inexistant.
Mais, le plus gros défaut de ce texte plutôt conventionnel, la raison pour laquelle mon attention s’est rapidement relâchée, réside dans la vision anthropomorphique qu’a Zweig de la race canine, conception à laquelle je n’adhère pas du tout. Cette façon de nier la réalité de la nature animale et de traduire les comportements des animaux en les ramenant au comportement humain m’exaspère au plus au point. Bien trop complexes pour un animal, les sentiments imputés au bulldog ne peuvent être ressentis que par un humain. Ainsi, Zweig m’est rapidement devenu aussi horripilant que ces mémères à chien-chiens qui prennent leurs compagnons pour des humains et les affublent de sentiments et d’intentions dont ils sont, par nature, incapables. Dès l’apparition de Ponto, je n’ai eu de cesse que d’arriver au bout de ma lecture.

Si dans l’absolu, moi aussi Ich liebe Zweig, cette fois-ci Zweig hat mich enttäuscht.
Mais que cette déconvenue ne décourage pas les plus téméraires qui ont pris, ou vont prendre, part au Challenge Ich Liebe Zweig organisé par Caro(line) et Karine : Zweig demeure à mes yeux un auteur incomparable.


Ce qu’elles en ont pensé :

Bladelor : « L’issue de cette nouvelle est largement prévisible, on sait assez rapidement où l’auteur va nous conduire mais malgré cela on a envie de lire jusqu’à la dernière ligne. Non pas pour vérifier notre hypothèse, mais pour le plaisir de déguster cette écriture superbe. »

Du soleil sur la page : « Dans ce style fluide et tout en délicatesse qui est le sien, Stefan Zweig est incomparable dans l’art d’évoquer de telles situations de jalousie, de vengeance, de passion démesurée… J’ai adoré comme chaque fois que je lis cet auteur. »

Emmyne : « Cette nouvelle à la si jolie couverture risque de décevoir. Plus conventionnelle, moins profonde, moins émouvante que Voyage dans le passé, on y ressent un peu trop clairement justement la structure narrative de la nouvelle ainsi que l’épilogue annoncé. »

Hécate : « Brillant et cruel, Zweig livre ici en quelques pages une analyse sans concession de la vacuité humaine et de l’humanité des chiens… »

Sarawastibus : « L’auteur dresse de saisissants portraits psychologiques de ses personnages humains… mais aussi animaux, leur donnant une humanité dérangeante à laquelle on adhère complètement. »

Songes littéraires : « Surtout ce qui m’a beaucoup plu, c’est l’analyse qu’il fait de l’homme face à un animal qu’il adore et choie, et en retour les “sentiments” de l’animal face à son maître. On l’assimilerait presque avec cet auteur, à une personne tellement ils peuvent être rusés, mesquins, retors… »

Véro l’encreuse : « C’est toujours un bonheur de découvrir un inédit d’un auteur dont on a déjà presque tout dévoré. »


Un soupçon légitime, de Stefan Zweig
(War er es ?) - Traduction de l’allemand (Autriche) : Baptiste Touverey
Grasset (2009) - 140 pages

Des fleurs pour Salinger SALINGER, Jerome David - L'Attrape-coeurs

L’auteur de L’Attrape-coeurs (1951), Jerome David Salinger est décédé mercredi dernier à l’âge de 91 ans.
En se retirant volontairement du monde et en se murant dans le silence depuis plus de cinquante-cinq ans, il avait malgré lui alimenté sa légende pour devenir un mythe vivant.
« Ne racontez jamais rien à personne. Si vous le faites, tout le monde se met à vous manquer. »


Désireux de se soustraire de la scène publique, il aura également à cœur toutes ces années de protéger sa vie privée (n’hésitant pas à poursuivre ses biographes devant les tribunaux) et son œuvre.

Ainsi, il avait fait parler de lui l’an dernier en obtenant de la justice que soit interdite aux États-Unis la publication du livre du suédois Fredrik Colting, 60 Years Later: Coming Through the Rye, présenté comme une suite de L’attrape-cœurs, publiée sous le pseudonyme de John David California.

De même, Salinger avait toujours refusé de céder les droits de L’Attrape-cœurs aux cinéastes et producteurs qui lui en faisaient la demande.


Créé en septembre dernier, le blog de Shaun Usher, Letters of Note présente une de ces lettres, dans laquelle Salinger développe les motivations de son refus.

Avec un art consommé - et savoureux !- du sarcasme, il dit comment, selon lui, son roman est trop centré sur les pensées intimes de ses personnages pour que sa transposition à l’écran ou sur une scène puisse être d’un quelconque intérêt pour le public.

« Je trouve cette idée si ce n’est abominable, tout au moins assez abominable pour me retenir de vendre les droits. »
« Et je ne parle pas, Dieu nous protège, du pari ô combien risqué de faire appel à des acteurs. Avez-vous jamais vu une jeune actrice assise les jambes croisées sur un lit, regardant droit devant elle ? Je suis sûr que non. Et mon opinion, certainement biaisée, est qu’il est impossible d’incarner Holden Caulfield lui-même. Un Jeune Acteur Sensible, Intelligent et Talentueux, dans un Manteau Réversible, n’y suffirait pas. Il faudrait quelqu’un avec un X pour mener le projet à bien et aucun très jeune homme même s’il possède un X sait exactement quoi en faire. Et, je me permets d’ajouter, qu’aucun réalisateur n’est capable de le lui dire. »
(Traductions approximatives de mon cru. Toute amélioration est la bienvenue.)


Salinger_1.jpg

Salinger_2.jpg

Cliquer sur les images pour agrandir
Source: Letters of Note




Parmi tous les documents d’hommes politiques, acteurs, auteurs…, Letters of Note propose notamment une lettre d’Oscar Wilde dans laquelle il développe son assertion, “Tout art est parfaitement inutile”, ou encore un courrier d’Enid Blyton au premier Ministre australien qui l’a confondue avec un autre auteur.
Pour chacun des documents (certifiés authentiques) qu’il publie, Shaun propose une transcription du texte, bien pratique pour les lettres manuscrites aux écritures parfois difficilement déchiffrables.

Si j’en avais le temps, j’aurais bien envie, moi aussi, d’écumer les archives des bibliothèques et autres musées français pour exhumer et partager de telles pépites.

David Vann : « Ce que j'aime dans la fiction, c'est quand elle m'emmène là où je n'avais pas imaginé. » VANN, David - Sukkwan Island

Turkish_Coast Encore sous le choc de Sukkwan Island, je n’ai eu aucun scrupule pour ignorer mes impératifs professionnels et sauter sur l’occasion qui m’était offerte de rencontrer son auteur, David Vann, en compagnie d’autres blogueurs.
Une fois la réserve des premiers instants passés, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance d’un homme affable, d’un naturel curieux et enjoué, qui ne correspondait pas vraiment à l’image que j’avais pu me faire de l’auteur se cachant derrière ce roman si sombre.
Tant et si bien, que nous avons discuté à bâtons rompus pendant plusieurs heures, de son livre et de son métier d’écrivain bien entendu, mais aussi de bien d’autres choses plus personnelles, comme auraient pu le faire des connaissances. Un moment extrêmement plaisant que je ne suis pas près d’oublier de sitôt.
Ayant bêtement négligé ce soir-là de prendre mon exemplaire avec moi pour la dédicace, je me suis rendu quelques jours plus tard à la rencontre, plus officielle celle-là, organisée par la librairie Atout Livre (Paris 12e). Après la présentation du roman et la lecture de certains passages (par David Vann en V.O. et par Marie-Anne, en V.F.), la séance de questions/réponses a donné lieu à de riches échanges.
L’interview présentée ci-après est donc un mix des informations que j’ai recueillies personnellement auprès de David Vann et de celles glanées collégialement lors de la soirée Atout Livre.


Convaincu de la force intrinsèque de Sukkwan Island, votre éditeur français s’est démarqué de ses homologues anglo-saxons en passant délibérément sous silence certaines similitudes troublantes existant entre votre parcours personnel et votre roman. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je suis né en Alaska, sur l’île d’Adak, il y a 44 ans. Je vis actuellement en Californie, où je suis professeur de littérature et de Creative writing à l’Université de San Francisco. Je suis également passionné par les océans et la navigation.
J’ai passé une partie de mon enfance à Ketchikan, en Alaska. Mon père s’est suicidé quand j’avais treize ans. A cette époque, j’habitais en Californie, avec ma mère et ma sœur. Peu avant, il m’avait demandé si je voulais l’accompagner en Alaska, pour y passer toute une année, mais j’ai refusé. Quinze jours plus tard, il se suicidait à Fairbanks, dans une maison où il vivait seul sans aucun mobilier, alors qu’il était au téléphone avec sa seconde épouse dont il venait de se séparer.
La dédicace qui figure en exergue du roman suffit pour faire le rapprochement entre James Vann, mon père, et Jim, mon personnage.


Comment est né Sukkwan Island ?

Ecrire ce livre m’a pris dix ans de ma vie, de mes 19 ans à mes 29 ans. Puis, un jour, j’ai fini par jeter tout ce que j’avais écrit durant ces dix années. Rien n’était assez proche de la réalité de mon père. J’ai l’impression aujourd’hui d’avoir été lâche tout ce temps, de ne pas être allé assez loin.
J’ai écrit la quasi-totalité de ce qui est devenu Sukkwan Island en dix-sept jours, alors que je naviguais entre San Francisco et Hawaï. La correction du texte m’a demandé une année supplémentaire. Et j’ai dû ensuite patienter douze ans pour que le livre soit enfin publié. Aucun des trois agents à qui j’avais confié le livre n’a voulu le proposer à des éditeurs. Ils le trouvaient trop tragique et me conseillaient d’écrire autre chose avant d’envisager une parution.
J’ai donc décidé de prendre les choses en main et j’ai proposé Sukkwan Island au concours de l’Association of Writers & Writing Programs. Gagner le Grace Paley Prize in Short Fiction a permis que le livre soit publié par les presses universitaires du Massachusetts. C’est un article élogieux du New York Times qui, un peu plus tard, a suscité l’intérêt des grosses maisons d’édition pour mon livre.


Écrire Sukkwan Island a-t-il été pour vous une thérapie ?

Écrire ce livre revenait avant tout à écrire sur mon père. C’était un moyen pour moi d’essayer de m’en rapprocher au plus près et de mieux le comprendre. Je n’ai pas envisagé cela comme une thérapie, mais plutôt comme un moyen de faire ce que je n’avais pas fait à l’époque ; c’était ma façon de lui dire : ok, je pars avec toi en Alaska.
Le filtre de la fiction m’a permis d’aller plus loin que là où j’avais pu aller jusqu’alors dans cette histoire, quand je réfléchissais sur le suicide de mon père. Comme par exemple, à quoi il pouvait bien ressembler après son geste…
Pendant longtemps, j’ai porté le poids de son suicide. Le revirement qui intervient à la page 113 est une sorte de revanche pour moi. Toute la seconde partie du livre est l’expression de ce que j’ai moi-même ressenti à la mort de mon père, tout ce qui a trait au travail de deuil : détresse, hébétude… Ce travail d’écriture a fonctionné pour moi comme une catharsis.

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David Vann, âgé de 3 ans, avec son père, Ketchikan, Alaska © David Vann.



On ne peut pas dire pour autant que Sukkwan Island est le reflet fidèle de votre histoire, à vous et à votre père.

Quand on a lu le livre, il est évident que Sukkwan Island n’est pas mon histoire ! Je ne suis jamais allé, ni seul, ni avec mon père, sur Sukkwan Island qui est un endroit qui existe réellement et qui ressemble beaucoup à Ketchikan, où j’ai grandi, au cœur de cette forêt humide qui reste pour moi un lieu mythique.
Enfant, j’imaginais souvent que j’étais poursuivi par des ours et des loups. Et je peux vous assurer que des ours et des loups, il y en avait réellement dans cette forêt ! Cet endroit représente aussi pour moi le début des ennuis. C’est là où mon père a trompé ma mère pour la première fois. C’est le lieu de la ruine de ma famille.
L’imaginaire du roman est fondé sur la réalité. Rien de ce qui se passe dans Sukkwan Island n’est réellement arrivé, mais en même temps, le roman est le reflet fidèle de la réalité. L’histoire est plus vraie que tout ce que j’avais pu écrire pendant ces dix années, en essayant d’être le plus fidèle possible à la réalité des faits.
Il s’est passé quelque chose d’inattendu alors que j’écrivais Sukkwan Island. Indépendamment de moi, le livre a pris une tout autre direction pour devenir pure fiction. Le revirement qui apparaît dans le roman est arrivé d’un coup, au détour d’une phrase. Je n’ai rien vu arriver. En lisant ce que je venais d’écrire, j’étais sous le choc.


Vous avez donné au personnage du père le même nom que votre propre père, vous en avez fait un dentiste, comme votre père. Pourquoi n’avez-vous pas poussé la similitude plus loin en appelant l’enfant David plutôt que Roy ?

Voilà un point auquel je n’avais pas encore réfléchi… En fait, ce que je voulais en écrivant Sukkwan Island, c’était me rapprocher de mon père, pas de moi. Effectivement, Roy c’est moi, David, mais c’est le David de toutes ces années qui ont suivi le suicide de mon père. Ce n’est pas le petit garçon qui a treize ans quand son père se suicide. Je n’étais pas comme Roy à cet âge-là… (long silence) Et puis, je crois qu’il m’était tout simplement inconcevable de nommer mon personnage David.


Aux États-Unis (comme dans tous les pays anglo-saxons où il est paru), Sukkwan Island fait partie d’un recueil de six nouvelles, baptisé Legend of a suicide. Oliver Gallmeister[1] a choisi de ne publier que Sukkwan Island. Cela vous a-t-il dérangé ?

Je dois dire que si j’étais un peu inquiet au départ, je suis vraiment content que tel soit le cas aujourd’hui. C’est comme un rêve devenu réalité puisque c’est de cette façon que je l’avais envisagé, au moment où j’ai écrit mon histoire. Je voulais que Sukkwan Island soit publié seul. Mais à cause de son format, plus proche de la novella que du roman, j’ai dû écrire une dizaine de nouvelles dont je n’ai conservé que les cinq qui accompagnent Sukkwan Island dans le recueil[2].


Outre la psychologie de ses personnages, Sukkwan Island tire sa force également du style de votre écriture. De quelle façon écrivez-vous ?

Quand j’écris, j’ai un besoin impératif de m’isoler. Pour mon dernier livre, je suis resté seul pendant six mois, sans sortir de chez moi, ni voir personne d’autre que ma femme au moment des repas. Chaque jour, avant d’écrire quoi que ce soit de nouveau, je reprends et je relis tout ce que j’ai écrit les jours précédents, de façon à ce qu’au final le récit se déroule sans à-coups, comme s’il avait été écrit d’un jet, d’un seul souffle.
Je me suis aperçu récemment que j’impulsais souvent un certain tempo à mes phrases, une sorte de scansion comparable à celle que l’on peut retrouver dans les poèmes d’Elizabeth Bishop, que j’admire beaucoup. Peut-être le fait que j’ai longtemps joué du trombone et des percussions (jambés, congas) dans des ensembles musicaux transpire-t-il dans ma façon d’écrire…


Dans Sukkwan Island, aucun signe traditionnel de ponctuation n’indique les dialogues. Pourquoi ce choix ?

Effectivement, je n’ai utilisé aucun signe de ponctuation pour les dialogues, ni tirets, ni guillemets, car je pense tout simplement qu’ils ne servent à rien. Ils ne font que détacher le lecteur du texte, de façon abrupte et artificielle. Dans la fiction, le monde intérieur et le monde extérieur ne sont pas très éloignés. Quand le texte est écrit de façon claire, il est facile pour le lecteur de distinguer s’il s’agit d’un dialogue ou non. Ces signes typographiques deviennent alors inutiles. Sans eux, le lecteur se retrouve immergé plus intensément dans le texte.


Au moment d’écrire un nouveau livre, de quels éléments partez-vous : l’histoire, le lieu, les personnages ?

Les personnages, ce sont eux qui décident de tout ! Et ils m’emmènent parfois là où je n’avais pas imaginé, comme cela m’est arrivé pour Sukkwan Island. C’est pour cela que je préfère de loin la fiction aux autres genres littéraires, comme les documents ou les articles que j’écris par ailleurs.


Quels sont les auteurs qui vous influencent ?

William Faulkner, Cormac McCarthy… Même si je sais très bien que je ne serai jamais ni l’un, ni l’autre !
Pendant que j’écrivais Sukkwan Island, j’ai lu Le méridien de sang (Blood meridian), de Cormac McCarthy; Nœuds et Dénouements (The Shipping News), d’Annie Proulx; La maison de Noé (Housekeeping), de Marylinne Robinson.
Tous ces auteurs sont de grands stylistes qui excellent à montrer comment les paysages naturels deviennent le miroir psychique des personnages.


Qu’a pensé votre famille de Sukkwan Island ?

Ma mère m’a soutenu. Mon oncle, dont je suis proche, ne l’a pas lu. De toute façon, il ne lit jamais quoi que ce soit ! Quant à ma grand-mère, elle m’a envoyé une lettre dans laquelle elle disait qu’après avoir fini le livre, elle n’avait cessé de pleurer pendant trois semaines d’affilée. Elle finissait en me conseillant d’arrêter et de me tourner vers Jésus !!!! (rires)


Depuis Sukkwan Island, vous avez collaboré à des magazines comme Esquire, Men’s Magazine, Outside, National Geographic et écrit plusieurs livres.

Aux États-Unis, est paru A mile down, le récit d’une mésaventure qui m’est arrivée en mer et qui s’est terminée par le naufrage de mon catamaran.
Entre-temps, j’ai terminé deux autres livres. Le premier, Crocodile: memoirs from a Mexican drug-running port, relate mon aventure malheureuse dans un port mexicain où j’ai été forcé de m’arrêter suite à des avaries matérielles sur mon voilier. En fait, cet endroit était un repaire pour trafiquants de cocaïne. J’ai été attaqué par des pirates, menotté, battu par la police, blessé au genou.
Le second, Last day on earth: a portrait of the NIU shooter, s’intéresse à Steve Kazmierczak, le garçon responsable du massacre de l’université de Nothern Illinois, qui a fait six victimes et vingt-et-un blessés en 2008. Une affaire qu’Esquire m’avait demandé de suivre pour eux. Ces livres devraient être publiés aux États-Unis dans le courant de l’année prochaine.

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David Vann à la barre de son voilier (février 2008) © Peter Lyons- LyonsImagin.



Avez-vous un nouveau roman en préparation ?

Je viens de terminer mon second roman, Caribou Island, qui est aussi tiré d’une histoire familiale dont il est brièvement fait mention dans Sukkwan Island : la mère de Rhoda, la seconde femme de mon père, a tué son mari d’un coup de fusil avant de retourner l’arme contre elle. Je voulais savoir ce qui pouvait pousser une femme d’une cinquantaine d’années à une telle extrémité. Bien entendu, je n’ai pas transcrit ce fait tel quel, je l’ai adapté et transformé. On me dit que j’écris des histoires sombres mais mon bagage familial est bien plus noir encore !
Cette fois encore, j’ai transposé l’action en Alaska. J’ai fait plusieurs tentatives avec d’autres lieux, mais ça ne fonctionnait pas. L’Alaska fait vraiment partie intégrante de moi.


Le site de David Vann.
Retour sur Sukkwan Island.

Crédit photo du haut de la page :
David Vann à bord de l’Avrasya - Côte de la Turquie © David Vann.

Notes

[1] Chacune de ces nouvelles apporte un éclairage différent et explique le revirement brutal qui intervient dans Sukkwan Island. Bien que trouvant les trois premières nouvelles du recueil excellentes, Oliver Gallmeister estimait que les deux dernières, plus expérimentales, rendaient l’ensemble un peu bancal. Pour lui, Sukkwan Island se suffisait à lui-même.

[2] Ichthyology - Rhoda - A legend of good men - Sukkwan Island - Ketchikan - The higher blue.

L’île noire VANN, David - Sukkwan Island

sukkwan-vann Jim vient de se faire jeter par sa seconde épouse.
Pour tenter de mettre fin à une spirale d’échecs personnels, il a vendu son cabinet de dentiste, sa maison et a fait l’acquisition d’un cabanon perdu au milieu de l’île de Sukkwan Island, au sud de l’Alaska.
Dans l’espoir de renouer avec Roy, son fils de treize ans qu’il a peu vu depuis qu’il a déserté le foyer, Jim lui propose de l’accompagner à Sukkwan Island, vivre une année folle, à la façon de deux rescapés d’un naufrage.
Vivre les aventures des Robinson suisses explorant une terre inconnue et sauvage, quoi de plus excitant pour un jeune garçon de treize ans ? Après y avoir réfléchi, Roy accepte de suivre son père.


Une fois leur matériel débarqué (nourriture, outils, vêtements, armes, cannes à pêche, radio…) et l’hydravion reparti, le père et le fils commencent à aménager la cabane. Habitation au confort pour le moins sommaire puisqu’elle n’est équipée que d’un poêle, trônant au centre de la pièce.
Bien entendu, l’électricité et l’eau courante ne sont pas acheminées en ces terres si éloignées de la civilisation. Et pour aller aux toilettes, abri de planches tout aussi rudimentaire, il leur faut parcourir les trente mètres qui les séparent de la cabane.
« L’espace d’un instant, Roy eut la sensation de débarquer sur une terre féérique, un endroit irréel. »
« Ils s’installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tlevak, au nord-ouest du parc naturel de South Prince of Wales et à environ quatre-vingt kilomètres de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. Une montagne de six cents mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d’autres sommets jusqu’à l’embouchure de la baie et au-delà. L’île où ils s’installaient, Sukkwan Island, s’étirait sur plusieurs kilomètres d’épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d’ours, d’élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagne et de gloutons. Un endroit semblable à Ketchikan, où Roy avait vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, mais en plus sauvage et en plus effrayant maintenant qu’il n’y était plus habitué. »

Avec bonne humeur et entrain, Jim et Roy s’attellent au plus urgent : préparer l’arrivée du rigoureux hiver qui les attend. Explorer les environs, chasser, pêcher, bâtir un fumoir pour conserver la viande et le poisson durant tout l’hiver, stocker du bois pour alimenter le poêle, fabriquer un abri pour le protéger de la pluie et le conserver tant que se peut au sec…


Rapidement, l’euphorie des premiers jours laisse place à la dure réalité : jouer les explorateurs est moins aisé qu’il n’y paraît. Les travaux avancent laborieusement. Surtout, rien ne se déroule comme espéré.
Peu à peu, Roy s’aperçoit que son père est dans l’improvisation la plus totale, qu’il s’est jeté dans l’aventure sans aucune préparation préalable, sans même avoir anticipé le moindre obstacle à son projet. L’inquiétude du jeune garçon croît de jour en jour. Le fait que père et fils se connaissent très mal ajoute à son désarroi. Et ce ne sont pas les sanglots nocturnes de Jim qui vont le rassurer.

Les ennuis s’abattent les uns après les autres. Au moment d’utiliser la radio, Jim constate qu’elle ne fonctionne pas et que, incapables de contacter le pilote de l’hydravion pour un éventuel ravitaillement, ils se retrouvent complètement livrés à eux-mêmes. Un jour qu’ils rentrent d’une promenade, ils découvrent leur cabanon totalement mis à sac par un ours, leurs réserves de nourriture englouties, leur matériel détruit… Quelque temps plus tard, Jim sera victime d’une grave chute :
« Debout, sous la pluie fine, Roy ressentait des choses qu’il ne parvenait pas à analyser. Sa peur avait presque disparu, mais une part de lui-même qu’il ne comprenait pas bien aurait voulu que son père meure de sa chute, pour qu’il soit soulagé, pour que tout s’éclaircisse et qu’il puisse reprendre le cours normal de son existence. Il avait peur de raisonner ainsi, peur de jeter un mauvais sort, et à la pensée qu’il avait failli perdre son père, les larmes lui montèrent aux yeux. Quand son père l’appela pour lui dire qu’il avait terminé, Roy s’efforça de ne pas pleurer, s’efforça de refouler ses larmes dans sa gorge et dans ses yeux. »

Dépassés par les événements, père et fils, chacun à sa façon, tentent tant bien que mal de maîtriser une situation qui leur échappe. Jusqu’au drame qui tel une déflagration pulvérisera leur fragile équilibre et fera de l’aventure humaine un véritable cauchemar.





A moins de ne pas s’intéresser aux livres et de ne consulter ni la presse, ni les blogs, il est difficile de passer à côté de Sukkwan Island, de David Vann, sorti chez Gallmeister au début de ce mois de janvier.
Pour autant, il ne faudrait pas que la soudaine (sur-)médiatisation de ce livre et que les éloges qui se font entendre tant chez les journalistes que chez les blogueurs alimentent les soupçons des plus cyniques méfiants.

A la fois thriller psychologique et huis clos des grands espaces, Sukkwan Island est tout bonnement imparable. La tension sourd à toutes les pages, le malaise va crescendo, et l’angoisse, comme la pluie qui tombe sans discontinuer, poisse tout sur son passage. On le sent, on le sait, on se dirige implacablement vers la tragédie. Et pourtant, quand le drame survient, David Vann parvient encore à nous estomaquer.


La force de Sukkwan Island réside dans la psychologie de ses personnages, totalement maîtrisée.
Le lecteur, en même temps que Roy, comprend que Jim n’est pas taillé pour cette aventure qui s’avère rapidement trop ambitieuse pour lui. Seul face à lui-même au cœur de cette nature sauvage, Jim prend conscience de son incapacité à tout reprendre de zéro. Cette expérience, censée représenter pour lui un nouveau départ, n’est qu’un échec de plus dans sa vie. Plutôt que de prendre la situation à bras le corps et tenter de redresser la barre, il renonce, fuit ses responsabilités.
« Roy commençait à comprendre comment son père fonctionnait, comment il sombrait dans ses pensées sans qu’on puisse plus l’atteindre, et comment tout ce temps passé seul en lui-même n’était pas bon et le poussait à s’enfoncer plus profondément encore. »
Immature, égoïste, il s’apitoie sur son sort, sans jamais se remettre en question. Comme les promesses d’ivrognes, ses bonnes résolutions ne durent jamais très longtemps. Jim fait preuve d’une instabilité telle qu’on doute parfois de son équilibre mental.


De son côté, Roy, déstabilisé par l’irresponsabilité flagrante de son père, fait de son mieux pour gérer la situation. A de nombreuses reprises, il se montre bien plus adulte et mature que Jim. Il prend sur lui pour ne pas laisser paraître son désarroi, ne pas décevoir ce père qui ne se montre pas à la hauteur et qui, de son côté, ne s’embarrasse pas de tels scrupules. Chaque nuit, le garçon est obligé d’écouter les confessions que son père lui fait entre deux sanglots (pour moi, les passages les plus violents du livre, tant je les ai vécus ni plus ni moins comme un viol psychologique).

Toutefois, malgré tous ses efforts, la situation devient trop lourde à porter pour Roy forcé d’assumer un rôle qui n’est pas celui d’un enfant de son âge. Il se sent piégé, pris en otage et n’a qu’une envie : partir au plus vite de cette île, rentrer chez lui retrouver sa mère et sa sœur.
« Cette nuit-là, son père lui parla de nouveau. Roy se répétait : Plus qu’un mois ou deux, et après je me tire et je remets plus jamais les pieds ici, il se le répétait encore et encore, comme un mantra, tandis que son père gémissait, pleurait et se confessait. J’ai trompé ta mère, disait-il à Roy. C’était à Ketchikan, quand elle était enceinte de ta sœur. Je sentais que c’était la fin de quelque chose, je crois, la fin de toutes mes possibilités, et Gloria travaillait toujours tard le soir, elle venait dans mon bureau et me jetait de ces regards, je n’ai pas pu me retenir. Dieu que je me sentais mal. J’avais la nausée en permanence. Mais j’ai continué. Et même après avoir vu tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai détruit, je ne suis pas sûr que j’agirais différemment si j’en avais encore l’occasion. Le truc, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi. Je ne peux jamais faire ce qu’il faut, jamais être celui que je suis censé être. Il y a quelque chose en moi qui m’en empêche. »
Il veut fuir, et pourtant, dans le même temps, il craint que son père se sente trahi, abandonné.
« Roy ne voulait pas que les choses s’arrangent. Il voulait que tout aille mal au point qu’ils soient obligés de quitter l’île. Il savait qu’il pouvait rendre la situation atroce pour son père en se contentant de garder le silence et en refusant de réagir à quoi que ce soit. »
Parce que, en dépit de toute leur incompréhension, il est surtout question dans Sukkwan Island de l’amour qui unit ce père et ce fils. Preuve ultime de cet amour filial, la dédicace du roman : « A mon père, James Edwin Vann, 1940-1980 »


Premier roman, coup de maître pour David Vann.
Pour une fois, croyez tout le bien que vous lirez sur Sukkwan Island. Inéluctablement, ce roman sombre vous embarquera au cœur de la noirceur de l’âme humaine et vous laissera au tapis, à bout de souffle.


Les éditions Gallmeister proposent de découvrir les premières pages du roman (extrait également disponible en annexe de ce billet).
Le site de David Vann.
D’ici quelques jours, sur ce blog, une interview de David Vann.


Ce qu’ils en ont pensé :
Qu’ils aient aimé Sukkwan Island un peu, beaucoup, à la folie… ou pas du tout, tous les lecteurs se rejoignent sur un point : tous ont été bousculés, dérangés par leur lecture.

Anne-Sophie : « Sukkwan Island bouscule, met mal à l’aise : situations absurdes, brutalité des relations humaines, injustice, incompréhension… tel est le lot des personnages qui peuplent ce roman terriblement pessimiste. Mais David Vann sait, avec son écriture crue et efficace, capter notre attention jusqu’à la dernière page. »

Brize : « Un roman qui vous happe pour ne plus vous lâcher. »

Cathulu : « On sort de là estomaqué par ce premier roman de David Vann, au style tout en retenue et qui montre une maîtrise totale de la narration »

Choco : « Un roman très très fort donc, qui vous plongera dans un huis clos glaçant et dans la folie d’un homme sans aucune explication autre que celles de ses actes. »

Cryssilda : « Attention, énorme coup de cœur ! »

Cuné : « Un roman impossible à lâcher, pour de vrai, sans qu’aucune notion de suspens ne s’en mêle. (…) C’est triste, c’est désespérant et on ne pardonne rien, mais on peut concevoir une certaine irresponsabilité. Un roman profondément original et dérangeant. »

Émeraude : « Et si je savais que quelque chose allait venir, je ne savais vraiment pas quoi. Je voyais juste l’isolement, ce père et son fils, qui se connaissent mal, qui ne se parlent pas forcément, qui ne font pas ce qu’il faut… »

mAlice : « Il règne un climat étrange dans ce roman. Les rapports entre le père et le fils sont assez malsains, voire complexes. (…) C’est ma foi, un livre intéressant sur l’anthropologie, un livre qui ne laisse pas le lecteur indifférent. »

Papillon : « Ce livre m’a bouleversée, remuée, choquée. (…) Un roman extrêmement fort qui ne laisse en tout cas pas indifférent, et qui m’a littéralement coupé le souffle. »

Stéphie : « Le retournement de situation de la première partie m’a laissée sans voix et la lecture de la seconde partie s’est faite d’un trait, me demandant à chaque ligne comment cette histoire allait bien pouvoir finir. »

Ys : « C’est aussi un beau roman sur la paternité, en-deçà cependant de La Route, mais qui traduit très bien le malaise et l’incompréhension qui peuvent régner entre père et fils, et l’enjeu qu’un enfant peut représenter pour un homme qui compte rebâtir sur lui sa vie ratée. »


Au milieu de ce concert de louanges, quelques voix contraires se sont fait entendre :

Caro(line) : « Je n’ai pas aimé ce roman. (…) Dès le départ, j’ai été énervée : je ne comprends pas qu’un père puisse partir pendant un an avec son enfant de 13 ans dans un endroit aussi isolé. (…)Et voilà, tout le problème pour moi : dès le départ, cet état des choses m’a énervé. Et cela s’est accentué en voyant le comportement du père… (…) Comment voulez-vous ensuite que j’arrive à me plonger dans cette lecture ? »

Delphine : « L’auteur nous fait partager le quotidien de Ray et Jim dans une nature grandiose et qu’il sait décrire à merveille, capable de nous entraîner à travers le regard de Ray et d’un environnement sauvage que D. Vann affectionne, cela se sent dans sa manière de la décrire. Malheureusement cela ne suffit pas à pallier à la dureté du propos et je ne pensais pas que le drame à mi-course de l’ouvrage allait m’entraîner aussi loin. »

Leiloona : « En somme, le roman donne une vision très pessimiste de la filiation, et ce malgré tout l’amour que les deux personnages ont l’un pour l’autre. Un amour incompris et inavoué. Et puisque l’auteur a dédicacé son premier livre à son père mort, peut-être peut-on y voir là un appel d’amour lancé à ce père déjà disparu ? »

Mango : « Dire que cette lecture m’a mise très mal à l’aise est un euphémisme. »

Mobylivre : « J’ai trouvé ce livre sans saveur. Je me suis surprise à être hermétique à l’écriture et à l’histoire. (…) Sukkwan Island n’est pas une lecture facile. Ce roman est évidemment bouleversant, dérangeant, douloureux et souvent difficilement supportable (la fin est vraiment terrible) et … très beau. »


Un grand merci à BoB de m’avoir permis cette belle découverte.


Sukkwan Island, David Vann
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Laura Derajinski
Gallmeister (2010) – 192 pages

Stupéfiante Sagan SAGAN, Françoise - Toxique

sagan-toxique « En été 57, après un accident de voiture, je fus, durant trois mois, la proie de douleurs suffisamment désagréables pour que l’on me donnât quotidiennement un succédané de la morphine appelé le « 875 » (Palfium). Au bout de ces trois mois, j’étais suffisamment intoxiquée pour qu’un séjour dans une clinique spécialisée s’imposât. Ce fut un séjour rapide, mais au cours duquel j’écrivis ce journal que j’ai retrouvé l’autre jour. »

Grâce à la ténacité de Denis Westhoff, fils unique de Sagan, Stock vient de publier Toxique, le journal que l’écrivain a tenu pendant les trois mois de sa cure de désintox en 1957.
Annoncé un peu abusivement comme “inédit”, Toxique avait déjà été publié en 1964. Mais par peur du scandale, le tirage avait été volontairement limité. Dans les années 60, quel que soit son milieu social, séjours en clinique privée pour y subir désintox, lifting ou avortement étaient soigneusement passés sous silence. Les people n’existaient pas encore, et n’allaient pas en réhab comme d’autres vont en thalasso.


En 1957, au volant de son Aston Martin, le « charmant petit monstre » avide de vitesse et de sensations fortes est victime d’un très grave accident qui a failli lui coûter la vie. Pour soulager sa douleur, les médecins lui administrent un dérivé morphinique qui la rendra dépendante et lui vaudra un passage en clinique.

Pour tuer son ennui, Sagan lit, beaucoup. Rimbaud, Apollinaire, Proust, Céline, Michelet… Elle écrit aussi, dans ce journal, où elle exprime ses souffrances :
« A l’aube.
J’ai dû aller chercher l’infirmière en bas. Je me suis retrouvée assise sur les marches de l’escalier, effondrée, lui répétant d’une voix que je sentais enfantine qu’il y avait plus de six heures que… En remontant avec elle, j’ai eu le sentiment de ce que pouvait être le sentiment de la déchéance.
Finalement, elle a consulté l’infirmière chef (très bien) et me l’a donnée (l’ampoule). Mais je ne veux plus être ainsi martyrisée puisque l’on peut faire autrement. La souffrance me diminue. Et me fait peur. »
« Le cœur me bat, comme on dit. J’essaye désespérément de ne pas tricher mais il suffit d’y penser pour que ça commence. La seule solution est d’attendre que ce soit vraiment douloureux. Et non pas prodigieusement énervant comme maintenant. Je m’épie : je suis une bête qui épie une autre bête, au fond de moi. »
« Impossible de dormir. Je suis bourrée de soporifique et ne ferme pas l’oeil. Un peu le même effet que lorsqu’on ne dort pas du tout. Pas très agréable ni le contraire. La tête qui tourne, la démarche oscillante, un creux à l’estomac et ces vertes pelouses…
J’exècre les gazons, plus jamais je ne verrai l’herbe, je n’irai pas en Angleterre. »

Elle qui dévore la vie à pleines dents, jusqu’à l’excès, se retrouve seule face à elle-même et face à ses angoisses :
« Se réveiller juste pour manger et, enfin, partir au soleil. C’est tentant. Mais à la fois –et il faut que je sois incorrigible -, j’ai l’impression que ce serait me voler trois jours. Trois jours de ma vie. Qui se passeraient à traîner du lit au fauteuil, à étouffer un peu, à essayer de penser à autre chose. Pourquoi ne pas dormir ? Cette éternelle avidité, cette éternelle curiosité… »
« Il y avait longtemps que je n’avais pas vécu avec moi-même. C’est d’un effet curieux. »
« J’ai peur depuis 4 mois. J’ai peur et je suis lasse d’avoir peur. »

D’ordinaire constamment entourée de ses amis, la fameuse “bande à Sagan”, elle dit son horreur de la solitude :
« Car, quand on n’a plus personne à embrasser et que la solitude équivaut à un travail que personne ne vous demande plus, la vie doit être triste. »

Elle maudit la déchéance :
« Me voici punie, moi qui ne crois pas aux punitions. » ; « Avant je faisais tout ce que je voulais, maintenant plus rien, c’est dégoûtant. »
« Mes frères alcooliques, aimable tribu débonnaires des nuits de Paris, je ne pourrais plus vous suivre, ou alors à jeun. Et je crains que ça ne marche pas. Ça me paraît triste. »
« La maladie est la pire chose. »

Et alors qu’on lui impose la modération, elle se montre impatiente de traverser à nouveau les rues de Paris au volant d’un de ses petits bolides, de retrouver le chemin des boîtes de nuit :
« J’ai appris des trucs, peut-être, des truquages. Quand donc aurai-je la force de conduire une Aston ? De prendre la porte Maillot un peu vite… Les rues, les places sont autant de regrets. »
« Ce capot noir qui s’élançait ce bruit confiant, amical, Jaguar un peu longues, Aston un peu lourdes, je m’ennuie de vous à périr, après avoir failli périr par vous. »
« J’ai eu un moment de gaieté ce matin dans une allée en me rappelant cet escalier du Jimmy’s, ce bar, comme j’y étais bien, comme j’y riais, comme c’était sombre et complice. »



Ce qui frappe d’emblée dans ce court texte, c’est l’extraordinaire lucidité dont fait preuve cette jeune fille de 22 ans qu’était Sagan à l’époque.
Sous ses dehors désinvoltes, elle évoque des petites choses futiles de son internement mais aussi de sujets aussi graves que la mort :
« Il y a autre chose qu’il me faut signaler sans doute si ce journal veut être complet. C’est que je me suis habituée peu à peu à l’idée de la mort comme à une idée plate, une solution comme si cette maladie ne s’arrange pas. »
« Cela m’effraie et me dégoûte mais c’est devenu une pensée quotidienne et que je pense être à même de mettre à exécution si jamais… Ce serait triste mais nécessaire, je suis incapable de tricher longtemps avec mon corps. Me tuer ; Dieu que l’on peut être seule parfois. »

Dans ce journal, elle fait preuve d’un détachement vis-à-vis d’elle-même qui frise parfois le manque de confiance en soi, et même d’estime de soi. Comme pour minimiser son propos, par pudeur ou par élégance vis-à-vis de son auditoire, elle use souvent d’adverbes comme « assez », « plutôt », « un peu ».
« Vendredi
Il faudrait que je m’en aille, j’en ai un peu assez. Vraiment assez. Il pluviote, j’ai lu le Figaro, de quoi donner le cafard au plus optimiste. »
« Tout ce que je fais pour moi est contre moi, c’est assez épouvantable. »
« Morrel m’a donné un test sur l’intelligence à effectuer, mais je ne m’en sens pas encore le courage, il me semble un peu long. S’il disait après que je suis d’une intelligence médiocre, je crains de ne pas le croire. C’est un peu fâcheux. Mais peu. »

Jamais elle ne se prend au sérieux, se moque parfois d’elle-même :
« Il faudrait bien que j’écrive cette nouvelle au lieu de me livrer à ce petit marivaudage avec moi-même. Ça fait écolière ; Écolière droguée, il est vrai. »
« Il semble que l’on pourrait m’attribuer la médaille de la désintoxication, tout le monde vante mon courage, je souris avec béatitude et idiotie. »
« Je joue avec mes doigts parfois, non sans sympathie. Le reste du temps, je me livre à cette absurde bataille contre le temps et le N°815 (Dommage que ce ne soit pas une date de l’histoire de France, je la saurais.) »


Chaque page est illustrée de dessins à l’encre de chine que Bernard Buffet a réalisés spécialement pour le texte de Sagan. Le mariage réussi des dessins aux traits anguleux de Buffet, qui renforcent l’impact du texte de Sagan en amplifiant sa violence retenue, donne à Toxique des allures de livre d’art.

A propos de ces dessins, il est amusant de noter qu’une fois encore, Sagan va être, malgré elle, à l’origine d’un mini scandale : à cause des dessins de corps nus, iTune a refusé Toxique.
Pour que le livre soit malgré tout disponible sur la plateforme Apple, l’éditeur de la version numérique a dû recourir à un stratagème en proposant une version expurgée qui évite soigneusement “le corps du délit”.
Les puristes peuvent toujours se procurer la version non censurée directement auprès de Ave ! Comics (qui en propose un joli aperçu ici).


En moins d’une centaine pages, Sagan nous laisse son meilleur souvenir, celui d’une femme sensible, touchante et tourmentée.
« J’avais 16 ans,
J’ai eu 16 ans.
Je n’aurai plus 16 ans.
Moi qui me sens la jeunesse même
Je n’ai pas vieilli en fait,
Je n’ai renoncé à rien. »

Un concentré d’émotions, à lire, à relire… comme une drogue.



Ce qu’ils en ont pensé :

Dédale : « Parfois, on est ébahi devant une phrase toute simple mais d’une grande beauté. Et là, on reste un temps en suspend. »

Julien : « Le journal commence par les mots griffonnés par l’écriture de Sagan. Lire ces mots en pattes de mouche, parfois barrés, difficilement lisibles pour certains, nous plonge directement dans ce bain émotionnel qui va au delà de ce que Sagan nous a offert dans ses romans. »

Pages à pages : « Toxique opère une alliance réussie entre mots et dessins, les deux se complétant pour offrir le portrait cru d’une jeune femme lucide, étonnamment clairvoyante. À peine âgée de vingt-deux ans, elle voit ses peurs la tenailler : peur de la maladie, de la déchéance, de la perte, et la fuite du temps. »



Toxique, de Françoise Sagan
Stock (2009) - 96 pages

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