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Going through all these books

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Going through all these books,
installation de Jan Reymond pour l’édition 2007 des 24 heures du livre de Romainmôtier © Thomas Guignard




Depuis 2005, à la fin des 24 heures du livre de Romainmôtier, en Suisse, l’artiste Jan Reymond récupère les livres invendus laissés sur place pour en faire des installations, leur donnant ainsi une seconde vie.

J’ai choisi l’œuvre qu’il a créée en 2007 mais vous pouvez voir ses autres réalisations sur l’album Flickr Timtom.ch de son ami photographe Thomas Guignard (créations de 2007 à 2009) et sur l’article que lui a consacré le blog Book Patrol (créations de 2005 à 2007).

Légitime défonce -

laurain-fume-tue Pour qui fréquente régulièrement les blogs de lecture, et particulièrement celui de Caro(line), le nom d’Antoine Laurain est familier.
L’an dernier, Caro(line)[1] avait d’ailleurs convié son auteur chouchou au pique-nique de la blogoboule N’ayant rien lu de lui, je me suis bien gardé de me faire connaître auprès de l’intéressé.
Pas sûr que ma lecture en demi-teinte de Fume et tue me rende plus amène si l’occasion m’était donnée de croiser une nouvelle fois le chemin de l’auteur.


La petite cinquantaine dynamique, Fabrice Valantine est chasseur de tête, mais surtout accro à la clope. Sa journée ne saurait se dérouler correctement sans ses deux paquets de blondes.
Sur l’insistance de sa femme, rédactrice d’un magazine d’art, il consulte un hypnotiseur censé le débarrasser à tout jamais de son addiction.

Contre toute attente, la thérapie est un succès. Du jour au lendemain, Fabrice se retrouve non-fumeur presque malgré lui.
Mais, après quelques jours de sevrage, il craque et décide de s’en griller une petite. Il réalise alors qu’il ne ressent plus rien : le plaisir associé à la cigarette, depuis sa toute première taffe, a complètement disparu.

Une nuit, Valantine se fait agresser par un marginal sur le quai du métro. Au cours de la bagarre, il projette son assaillant sur les voies au moment même où la rame entre en gare. Après s’être enfui, il reprend ses esprits, allume machinalement une cigarette… et retrouve le plaisir voluptueux de la nicotine.

Pour éprouver encore cette jouissive sensation, il lui faudra tuer à nouveau, cette fois-ci de sang froid.



La cigarette, la nicotine, la dépendance et le plaisir qu’elles procurent sont de chaque page de Fume et tue. A tel point que je me suis pris plusieurs fois à renifler les pages, persuadé qu’elles exhalaient le vieux cendrier (véridique !).

Peut-être est-ce cela, ajouté au fait que je n’ai jamais fumé et suis donc totalement étranger à cette dépendance, qui fait que j’ai peiné à entrer dans le récit. Non pas que ce soit mal écrit, loin de là ; le style d’Antoine Laurain est enlevé, bourré d’humour et cynique à souhait. Les pages se tournent sans difficulté, mais j’ai eu du mal à m’intéresser aux affres du narrateur. J’étais voué à rester définitivement un fumeur passif.

Heureusement pour moi, je me suis délecté des coups de griffes que l’auteur distribue généreusement par le truchement de son narrateur : la stigmatisation croissante des fumeurs par les non-fumeurs (et pire encore, par les ex-fumeurs) depuis l’entrée en vigueur des lois anti-tabac ; la sale manie des pouvoirs publics de décider à votre place ce qui est bon ou pas pour vous et la valse des avertissements en tout genre qui déresponsabilisent plutôt qu’ils protègent (A consommer avec modération ; Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé ; La consommation d’alcool pendant la grossesse peut occasionner…, sans parler de la paranoïa hygiéniste) ; le monde hostile de l’entreprise (la soirée incentive à la piscine de Pontoise est une scène d’anthologie), une certaine prétention du milieu de l’art contemporain….

Dans le même temps, prêt à tout pour une nouvelle bouffée de plaisir, l’assassin malgré-lui va se muer en un serial killer retors et ingénieux. Les cadavres vont s’entasser mais Fume et tue se terminera sans que j’aie eu ma dose, l’issue trop convenue me laissant en état de manque : le roman qui s’annonçait subversif ne tient finalement pas sa promesse.
C’est donc un roman qui se lit sans réel déplaisir mais auquel il manque un petit quelque chose pour être mémorable.


Les premières pages de Fume et tue sont en accès libre sur le site des éditions Le Passage.
En savoir plus sur Antoine Laurain : son blog.


Je remercie Brize d’en avoir fait un livre voyageur, me donnant ainsi l’occasion de me faire une idée de ce livre largement encensé par la blogosphère.
Blog-o-Book recense les dizaines de billets qui lui ont été consacrés. Je me contenterai donc d’ajouter ici ceux de blogs auxquels je suis fidèle et qui n’y figurent pas :

Delphine : « L’ironie est maniée ici avec dextérité et se glisse tout au long d’un texte, de l’histoire de Fabrice Valantine, de son quotidien et de ses relations avec la cigarette. »

Gwenaëlle : « Bien que n’étant pas fumeuse, j’ai savouré chaque volute de ce livre… Avec un style inimitable, fait de distance, d’humour à froid et de dérision, Antoine Laurain pose peu à peu les jalons d’une histoire drôle, férocement drôle… »

Yueyin : « Voilà le bouquin le moins politiquement correct que j’ai lu depuis longtemps (…) Cynique, drôle, bien écrit avec un final plus que réjouissant… osons le dire : jubilatoire ! »

Fume et tue, d’Antoine Laurain
Le Passage (2008) - 279 pages

Notes

[1] J’en profite pour m’excuser, Caro, de massacrer ton pseudo comme ça à chaque fois, mais sur DotClear, tout ce qui est entre crochets s’affiche d’office sous forme de lien hypertexte. Je suis donc obligé d’user de parenthèses.

De la lecture naît l'écriture -

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© via Renée Fernandez - Tinyteeth





« Writing is a series of permissions you give yourself to be expressive in certain ways. To invent. To leap. To fly. To fall. To find your own characteristic way of narrating and insisting; that is, to find your own inner freedom. »


« L’écriture est une série de permissions que l’on s’octroie pour s’exprimer de multiples façons. Inventer. Bondir. Voler. Chuter. Trouver son mode spécifique de narration et persévérer ; c’est-à-dire, trouver sa propre liberté intérieure. »

Susan Sontag
Directions: Write, Read, Rewrite. Repeat Steps 2 and 3 as Needed
(The New York Times - Dec. 18, 2000)







Cette citation est extraite d’un texte où Susan Sontag fait un parallèle passionnant entre écriture et lecture.
Ce texte est consultable dans son intégralité sur le site web du New York Times ou sur le PDF joint en annexe de ce billet.

A history of violence -

ellis-wisconsin Dans ce coin perdu au nord du Wisconsin, John Lucas passe ses journées au bar du coin plutôt qu’à cultiver ses terres et entretenir sa ferme.
Lorsqu’il rentre aviné le soir, le moindre prétexte lui est bon pour s’en prendre à sa femme Claire ou à l’un de ses deux fils.

Quand l’ambiance à la maison est trop pesante, les garçons savent qu’ils peuvent compter sur le soutien bienveillant des habitants de la ferme voisine, Ernie Morrisseau, “sang-mêlé” mi-ojibwé mi-français, et sa femme Rosemary, un couple sans enfant. Aux garçons, qu’ils considèrent un peu comme les leurs, les Morrisseau offrent un repère stable.
Pour fuir la violence paternelle, l’aîné, James, a un autre refuge : le fenil, où il écoute à plein volume les disques de son idole, Elvis, auquel on dit qu’il ressemble.

En cette année 1967, James voit dans la guerre du Vietnam l’occasion de quitter le bercail pour de bon et, par la même occasion, de narguer son père en lui prouvant sa témérité.
Seulement, quand il s’engage dans les marines, son petit frère, Billy se retrouve désemparé, trop jeune à huit ans pour se substituer à son grand frère et faire écran entre sa mère et les coups de son père.
James soulage l’angoisse de son cadet en lui envoyant régulièrement de ses nouvelles. Dans ses lettres, il se montre plus prévenant qu’à son ordinaire envers celui qu’il surnomme affectueusement « Babouin ». Depuis la jungle vietnamienne, il continue de protéger son petit frère, passant sous silence les conditions de survie de son unité et joignant un peu d’argent à chacune de ses missives.

A la suite d’une embuscade, James est porté disparu à Khe Sanh. A la ferme, Bill et sa mère sont plongés dans l’angoisse et l’attente des nouvelles. Tel un électrochoc, la disparition de James va chambouler le fragile équilibre de la famille Lucas et redistribuer les cartes du pouvoir entre ses différents membres.



La famille constitue une source romanesque intarissable.
Une fois encore, avec Wisconsin, c’est une chronique familiale sur plusieurs décennies (1967 ; 1983 ; 2000), avec son lot de dysfonctionnements et de non-dits, qui m’a emporté au fil des pages et m’a touché au cœur.

Alors que dans les premiers temps je pensais me régaler d’une savoureuse chronique rurale, à la Tom Sawyer et Huckleberry Finn, la violence s’est invitée assez rapidement dans une scène où James et son copain Terry s’en prennent à une tortue alligator, tandis que le petit Billy assiste impuissant à l’agonie de la bête, la gueule sanguinolente, explosée par les pétards que les deux plus grands avaient placés.
Puis, c’est le retour à la ferme, où les enfants doivent faire face à la brutalité de leur père, un alcoolique qui méprise ses enfants et frappe sa femme, qu’il tient pour responsables de ses propres échecs et de sa vie ratée.

Tandis que sa mère et son jeune frère font profil bas pour mieux laisser passer les foudres paternelles, James est le seul à s’opposer frontalement à John Lucas. C’est en partie pour le défier qu’il se porte volontaire pour le Vietnam, sans avoir pleinement conscience de troquer l’enfer familial pour un autre enfer : la jungle vietnamienne et son conflit sans merci. Il y a dans cette partie du récit certaines des pages les plus fortes du roman.



En abordant les thèmes traditionnellement liés à l’exploration familiale (secrets familiaux, fraternité, filiation, transmission inter-générationnelle…) sous l’angle de la violence et de ses différents visages (violence conjugale, guerre, alcoolisme, racisme…), Mary Relindes Ellis livre un premier roman dense et mélancolique, tout en sensibilité, pas pleurnichard ni misérabiliste.

Avec pudeur, les différents protagonistes de Wisconsin prennent tout à tour la parole. Le mal-être est palpable, les blessures à vif. La difficulté à communiquer avive les souffrances. Les silences dissimulent mal les douleurs enfouies.
Mary Relindes Ellis montre comment, sur les terres arides du Wisconsin, l’homme n’a d’autre choix que d’endosser son rôle de mâle, tout à la fois prédateur et protecteur, attribué d’office à la naissance. Prisonnier de ce rôle, John Lucas se retrouve de facto dans l’impossibilité d’exprimer ses sentiments, de montrer ses failles. Il transformera sa frustration en violence, contre lui-même (alcoolisme) et contre les autres.

Comme son père, Bill, de loin le plus fragile des deux frères, connaîtra à l’adolescence une période alcoolisée autodestructrice. Aux yeux des autres habitants du village, cela ne fait pas un pli : tel père, tel fils. Comme s’il était condamné à reproduire les erreurs de son géniteur. Ernie et Rosemary, épaulés par Claire, vont l’aider à briser la fatalité.
« Je voudrais que tu comprennes quelque chose », dit-elle.
Encore une fois, le choix de ses mots, plus que son intonation, exprimait sa détermination. Bill se concentra.
« Une petite ville ressemble beaucoup à un poulailler, reprit-elle. Elle n’aime ni le changement ni la différence et ne l’accepte pas facilement. Si une poule perd ses plumes ou si elle est blessée, les autres l’attaquent à coups de bec, parfois jusqu’à la mort. »
Machinalement, elle frottait le bocal comme s’il y avait eu un génie à l’intérieur.
« Dans une petite ville, c’est l’effet de la rumeur. Elle peut te tuer si tu n’y prends pas garde. Parfois, il vaut mieux partir pour se donner le temps d’évoluer ailleurs. A ton retour, les gens n’ont plus rien à dire parce qu’ils ignorent ce que tu as vécu. Ça les effraie, alors ils se taisent. »

Omniprésent, le cadre naturel majestueux du Midwest agit comme un baume apaisant sur les blessures de l’âme. C’est dans la nature toute puissante que les différents personnages puisent les forces nécessaires pour continuer le chemin de leur vie.
Grâce à elle, Claire ne perdra pas totalement la raison. C’est aussi là, au cœur de la forêt, qu’Ernie vient se ressourcer selon les croyances amérindiennes de son grand-père. Dans cette forêt, l’esprit des morts parle aux vivants et s’incarne même parfois pour leur indiquer la voie, comme cela sera le cas pour Bill.
« Quand il lui racontait une histoire sur son aîné, il ne butait pas sur les mots. Il souffrait, pourtant ; la morts de son frère était une tragédie dont il ne se remettrait pas. Mais Bill ne croyait ni au paradis ni à l’enfer. Il croyait aux systèmes naturels et artificiels. Aux territoires. Et la mort pouvait en occuper plus d’un.
Les défunts que l’on a beaucoup aimés, avait-il compris, demeurent toujours en nous. Au lieu de disparaître, ils se développent dans une autre dimension. Lui-même avait contribué à ce processus en plaçant son frère au milieu d’une zone fertile qu’il connaissait bien : dans son esprit, James avait traversé la rivière et sillonnait les bois. C’était son habitat naturel. »



Avec simplicité et justesse, Wisconsin fait gonfler d’émotion le cœur du lecteur. Le parcours des protagonistes est douloureux mais jamais plombant, car l’envie de vivre et le besoin de poursuivre sa route quoi qu’il arrive sont les plus forts. Plus forts que l’héritage familial, plus forts que les blessures physiques et psychiques.
Avec, au bout, l’espoir.

Un très beau roman à lire avec Elvis Presley, Roy Orbison, Simon & Garfunkel en bande-son (ou l’excellente compilation Summer of the 60s éditée par Arte).



Sur son site web, Mary Relindes Ellis dévoile un peu ce que sera son second roman.


Ce qu’ils en ont pensé :

Amanda : « Majestueux par le concentré d’humanité et de sensibilité qu’il nous offre, majestueux par sa construction à plusieurs voix. A lire, donc, pour sourire de douceur, pour frémir de compassion et de douleur, pour accompagner ses personnages, pour vivre un peu au rythme sauvage et serein du Wisconsin. »

Brize : « Il est des romans qui vous happent dès la première page, pour ne plus vous lâcher. Pour moi, « Wisconsin » appartient à cette catégorie. J’ai commencé à le lire et sa musique s’est immédiatement insinuée en moi. »

Chiffonnette : « Même si certains aspects du récit m’ont paru un brin artificiels, même si la voix des fantômes un peu trop présente m’a parfois agacée, force m’est d’admettre la force de ce récit, la sensibilité qui s’en dégage et l’empreinte qu’il laisse une fois la lecture terminée. Un très très beau roman. »

Joëlle : « Un roman méconnu très envoûtant, le premier d’une auteure à surveiller ! »

Lily : « Voilà un roman surprenant, violent, enivrant, animé d’un souffle rare. Un de ceux que vous gardez bien au chaud dans un coin de votre cœur au cas où l’envie ou la capacité de lire disparaitrait. »

Philippe : « Véritablement, “Wisconsin” est un roman noir et lyrique, un roman stupéfiant, un bonheur de lecture qu’on voudrait faire partager, au style simple et sublime, un de ceux qui jalonne notre vie de lecteur et vous marque pour longtemps. »

Sentinelle : « Un beau premier roman qui, malgré sa petite musique triste et mélancolique, ne se termine pas moins sur une note optimiste. »

Tamara : « Je ne connaissais pas Mary Relindes Ellis, mais sa plume m’a enchantée. Son récit est passionnant et m’a fait vibrer jusqu’à la moelle. Sur une trame qui peut sembler banale, elle brode des kilomètres de mots avec un fil de poésie, un de spiritualité, un autre d’âpre réalité, et des centaines de fils de couleurs. »

Wisconsin, de Mary Relindes Ellis
(The Turtle Warrior) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Isabelle Maillet
Buchet-Chastel (2007) - 436 pages

Désormais, je comprends mieux pourquoi....



…les hommes lisent moins que les femmes !



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Tout ce qui se mouvait sur la terre périt... -


Tout ce qui se mouvait sur la terre périt, tant les oiseaux que le bétail et les animaux,
tout ce qui rampait sur la terre, et tous les hommes.
Genèse 7.21






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Humanity Street, New Orleans après le passage de Katrina (août 2005) © PBS




Y avait cinq marches à mon perron
Et quatre filles à la succession March
Y avait trois lanciers au Bengale
Mais le facteur sonna deux fois
Pour me dire « Votre fils est mort »

1995, mars

Troy a rapporté les affaires de Caryl, sanglées à l’arrière du pick-up. Lorsqu’il a soulevé la bâche, j’ai vu les trois cantines en métal et une grosse vingtaine de cartons de livres ainsi que des caisses pour les disques. « Ça tient là-dedans, une existence de vingt-neuf années ? Tout est contenu là ? » Il a haussé les épaules et soupiré : « Trente ans. Il aurait eu trente ans hier. »
Et moi : « Je sais bien, Troy. Je n’ai pas envie de partager ce moment avec vous. Je préfère être seule. Gardez les livres. Gardez les vêtements et la musique. Gardez tout. je veux juste mes lettres et sa chaîne en or avec la croix. La croix en or de ses quinze ans. »
Troy rougit, il cligne des yeux avant de détourner le regard. De deux doigts tremblants, il déboutonne son polo noir et je reconnais à son cou la chaîne, la croix et la plaque d’identité.
Je crois que ma voix aussi a tremblé. « Garde-la, elle est à toi. Ce n’est que justice que tu l’aies. » Derrière les lunettes cerclées, les yeux de Troy clignent plus vite. « Je ne peux pas la garder. Plus maintenant. » De ses doigts gourds et nerveux, il cherche la fibule de la chaîne, la décroche. Il ébauche le geste de me la passer au cou, mais je raidis la nuque et recule. J’ai ouvert la main où Troy laisse lentement couler la chaîne tel un filet de sable froid.
« Pardon », ai-je dit en refermant ma paume sur ce pauvre trésor, ces quelques grammes de métal doré qui, pour deux êtres endeuillés, revêtait le poids merveilleux de l’amour soustrait.
« Pardon, je ne sais pas être autrement avec toi. Tout contact m’est impossible, toute intimité. J’ai accepté de t’embrasser quatre fois par an pour ne pas faire de peine à mon fils. Cela me révulsait. Maintenant qu’il est mort, nous ne sommes plus tenus de rien, n’est-ce pas ? Plus de cinéma, plus d’obligations diplomatiques. »
Lui, alors, dans un murmure : « Mais moi, je vous aime vraiment bien et… ça ne me répugnait pas, moi, de vous serrer dans mes bras. »
Moi : « Pitié, ne rends pas les choses plus difficiles. Je sais bien ton histoire. Je sais tout. Caryl ne me cachait rien. Mais je n’aurais jamais pu être ta mère morte. Tu es assez intelligent pour le comprendre, pour le sentir au moins. »
Troy ne bougeait pas, interdit, il basculait d’un pied sur l’autre, sans croire ce qu’il entendait.
J’ai forcé le trait : « Tu es révoltant avec ton insistance à être aimé. Tu me fais penser à un chiot. Tu crois que c’est ton dû, l’amour des autres ? »
Il a finit par sentir contre sa main la truffe de Lady qui depuis plusieurs minutes sollicitait une caresse. « Un chiot », reprend-il en glissant à genoux. Il ôte ses lunettes, enfouit sa tête dans le pelage de la chienne. Lady a fermé les yeux, comme si vraiment elle écoutait les mots chuchotés à son oreille. Je rentre dans ma cuisine d’où je les regarde, le temps que le café passe, immobiles et enlacés de longues minutes encore.

(p.107-109)


Zola Jackson, de Gilles Leroy
Mercure de France (2010) - 140 pages

Terre des hommes

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Dans son article du 13 janvier dernier sur les blogs littéraires, Télérama nous l’a dit : les amazones de la blogosphère sont enseignantes, bibliothécaires, documentaliste ou femmes au foyer…
Certes.
Mais pas que…

D’ailleurs, au sein même (sans jeu de mots) de ces amazones, certaines se sont agacées d’être ainsi caricaturées, réduites à certaines catégories socioprofessionnelles à peine plus représentées que d’autres.
D’autres ont profité de l’occasion pour saluer la présence dans leurs rangs de quelques rares homologues masculins partageant avec elles l’amour de la lecture.



Il est vrai qu’en matière de lecture (entre autres), le mâle n’est pas le sexe fort, loin s’en faut. La blogueuse littéraire règne en maître sur la blogosphère. Mais qui donc sont ces « irréductibles lecteurs » ?

Le Globe Lecteur a enquêté sur ces blogueurs qui tentent « de survivre tant bien que mâle » dans cet environnement dominé par les femmes. Alors oui, les hommes aussi aiment lire et ils sont plus nombreux qu’on peut le penser.
La preuve nous en est donnée sous forme d’une discussion à bâton rompu (non dénuée d’humour et de second degré) à laquelle j’ai participé, en compagnie de Bertrand, de Lukes Blog et de Xavier, de Voyelle et Consonne.


Des lectrices ou des lecteurs, qui a la PAL la plus longue ?
Réponse sur Le Globe Lecteur.



Si vous êtes un lecteur blogueur et que devenir membre de cette communauté vous amuse, Le Globe Lecteur a des projets.
Contactez Sébastien à : redaction(at)leglobelecteur.fr

Un homme de mauvaise foi -

evenson-pere-mensonges Rien ne va plus pour Eldon Fochs. Depuis plusieurs nuits, l’honorable doyen de la Corporation du Sang de l’Agneau est sujet à des crises de somnambulisme, lors desquelles il débite des insanités d’une voix qui n’est pas la sienne.
Pire encore, ces crises s’accompagnent d’accès de violence incontrôlés. Sa femme, qui ne reconnaît plus en lui le père de ses quatre enfants, l’enjoint d’aller consulter au plus vite un spécialiste.

Pour lui complaire, il se décide à voir le professeur Alexandre Feshtig, psychothérapeute agrémenté par les autorités religieuses.
D’abord réticent à se livrer, Fochs finit par confier les rêves perturbants qui le hantent. Au fur et à mesure des entretiens, il se laisse aller, avec une certaine complaisance, à des descriptions toujours plus détaillées d’actes pédophiles, viols, meurtres, incestes…
Faut-il n’y voir que l’expression de fantasmes refoulés ou les aveux pervers de crimes avérés ? Au bout de quelques séances, Feshtig soupçonne Fochs de lui donner le change. Dans les confidences de son patient, il relève de troublantes similitudes avec des événements récents qui ont bouleversé la congrégation sanguiste.
Feshtig prend sur lui d’alerter les responsables. Peu enclins au scandale, ceux-ci vont s’ingénier à minimiser les faits. Devant l’obstination du thérapeute, ils n’hésiteront pas recourir aux menaces pour étouffer l’affaire.


Père des mensonges est une plongée en apnée au cœur d’une secte religieuse rigoriste et dans l’esprit malade d’un de ses membres les plus éminents.

Toute ressemblance avec des faits réels bla bla bla… Les dérives sectaires/religieuses sont de plus en plus souvent dénoncées sur la place publique, ce qui tendrait à banaliser le sujet du roman de Brian Evenson. Mais cela serait occulter l’habileté avec laquelle il en décortique le mécanisme.

Evenson montre comment les plus hautes sphères de l’Église ne s’encombrent pas de principes pour préserver leurs intérêts. Commençant par nier l’évidence, elles n’auront aucun scrupule à couvrir le coupable et chercheront à cacher la vérité par tous les moyens. Et tous les moyens sont bons. Qu’importe qu’ils soient contraires aux préceptes religieux : l’intérêt prévaut sur la morale.
Le fondement de la Corporation du Sang de l’Agneau, c’est l’obéissance aveugle et la dévotion de ses ouailles. Pour sauvegarder leur emprise (et par-là même les revenus substantiels qu’elles en tirent), les autorités religieuses, plutôt que de soutenir les victimes, vont jouer la carte de la culpabilisation et du chantage à l’excommunication, qui équivaut pour eux à la mise au ban de la communauté.
« (…) Que tu l’aies fait ou non, ce n’est pas la question. Ce qui est en jeu, c’est l’obéissance.
- L’obéissance ?
- Manquer à l’obligation d’obéissance envers ses supérieurs dans l’Église, c’est manquer à l’obligation d’obéissance envers Dieu. Dire du mal de toi, c’est dire du mal de Dieu. »

Père des mensonges montre également comment, Fochs, sous des dehors de respectabilité, profite de sa position au sein de la congrégation et joue de son rôle d’autorité morale pour commettre ses méfaits. Plus son délire schizophrénique croît, plus il se conforte dans le rôle du chevalier en croisade divine contre le mal. Poussant l’abjection à son paroxysme, il finit par se persuader que c’est Dieu lui-même qui l’a investi d’une mission vengeresse et que c’est lui qui commande ses actes. Ce qui, à ses yeux, lui garantit l’absolution et justifie tous ses crimes.
Sa ligne de conduite est la même avec sa propre famille, sa femme notamment :
« - Si je découvre que tu as quoi que ce soit à voir avec la mort de cette fille… commence-t-elle.
Je reste immobile, sans écouter le reste de la phrase. Je réfléchis déjà à ce que je peux lui dire.
- Ces deux garçons, dit-elle. Ça, je sais que tu l’as fait.
- Quels garçons ?
- Tu le sais parfaitement, dit-elle. Ceux dont les mères te tracassent. Je sais ce que tu as fait. Je peux pardonner ça comme un écart si tu jures de ne jamais recommencer.
- Qu’est-ce que j’ai fait ?
- Ne me force pas à le dire, dit-elle. Si je suis obligée de regarder les choses en face, je ne crois pas que je pourrai te pardonner.
Je me contente de fermer les yeux.
- Nous penserons à ça comme à un écart, dit-elle. Une rechute momentanée. Ton frère m’a tout dit sur toi au moment de notre mariage. Je pensais que tu avais changé, que tu avais abandonné tout ça en devenant adulte. Je ne voulais pas y croire, mais il n’empêche que je le savais. Donc, c’était ma faute.
Je suis prêt à la laisser endosser toute la culpabilité qu’elle voudra. J’accepterai volontiers sa collaboration.
- Mais tu ne peux pas continuer à faire ça, dit-elle. Promets-moi que tu ne vas pas recommencer.
Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Bien sûr, je promets.
- Jure-le devant Dieu.
Je jure sans hésitation. Cela semble la satisfaire. Elle me laisse tranquille. »

A un moment du roman, lors d’une de ses hallucinations, un de ses doubles fait remarquer à Fochs que son nom sonne comme Fucks et qu’il ne faut donc pas qu’il s’étonne de son comportement. Dans Fochs, j’entends pour ma part Fox, ce qui lui irait également comme un gant tant l’homme développe des talents de manipulation, de ruse, de perversité et de cynisme.
« Je sais que je n’ai pas intérêt à lui permettre de deviner la vérité. Je suis venu le voir non parce que je souhaite qu’il découvre ce que je suis, mais parce que j’ai besoin, mais parce que j’ai besoin, sous une forme ou une autre, de verbaliser ce que j’ai fait à des enfants au cours des dix dernières années, et en particulier ce que j’ai fait au cours des derniers mois. J’ai gardé trop de choses enfouies et ça commence à déborder. J’ai besoin d’une soupape. »


Pour tenir son lecteur en haleine de bout en bout, Brian Evenson use d’un stratagème narratif efficace : après avoir rendu compte de l’échange de courriers entre Feshtig et les instances de la Corporation du Sang de l’Agneau, il laisse la parole à Fochs. En orientant le récit du seul point de vue du “méchant”, il immerge le lecteur dans les tréfonds de son âme pervertie. A l’image de celle-ci, le style est descriptif et froid, exempt de toute empathie pour les victimes. L’usage de la première personne du singulier amplifie chez le lecteur le phénomène d’identification alors même que toute compassion lui est impossible. Sa lecture n’en est que plus oppressante et éprouvante.
Les remugles nauséabonds de cette plongée en eaux profondes collent longtemps à la peau, une fois le livre refermé.

Merci Solène.



Pour en savoir plus sur ce roman et son auteur, deux entretiens passionnants à découvrir sur le Magazine littéraire et chez Bartleby.
Le site web de l’auteur.



Ils l’ont également lu :

Amanda : « Au final un roman glaçant qui se lit quasiment d’une traite, à condition de reprendre son souffle après certaines scènes. J’en redemande, personnellement. »

Bookomaton : « La plupart du temps, j’attends d’un livre qu’il me secoue, me montre la vie sous un jour différent ou ébranle mes convictions : de ce point de vue, Père des mensonges a amplement rempli sa mission. »

Canel : « C’est bouleversant, écœurant, dérangeant. Mais on a beau ressentir une aversion croissante pour le personnage et un violent sentiment d’injustice et de révolte, on est malgré tout captivé et on aimerait pouvoir lire ce livre d’une traite. »

Cathulu : « Père des mensonges est un roman extrêmement troublant qui happe son lecteur et ne le lâche plus. »

Choco : « Cette première rencontre avec Evenson fut donc très très bonne et continuera avec ses autres titres, tout aussi critiques sur la religion. »

Clara : « Brian Evenson évite les écueils du glauque ou du voyeurisme. Son sens de l’analyse est tout simplement remarquable. »

Cuné : « Tordu et impossible à lâcher. »

Dasola : « Je ne regrette pas ma lecture, mais je la conseillerai avec modération. »

Hécate : « Avec l’art consommé de ceux qui ont été confronté à ce genre de système, il dissèque la volonté de pouvoir et la perversion d’un système où toute tentative pour dire le vrai, pour dénoncer un crime couvert par la hiérarchie, devient une sentence d’expulsion, d’exclusion, de mort sociale. »

Karine : « Une lecture qui fait mal, qui effraie, mais que j’ai quand même beaucoup appréciée. Je n’ai pu refermer le livre avant d’avoir tourné la dernière page. »

Kathel : « Un livre que je ne peux me résoudre à recommander, parce qu’il ne pourra pas “plaire” à tout le monde, parce qu’il n’a rien de plaisant justement, mais j’admets que ce genre de dénonciation en forme de coup de poing est tout à fait utile et salutaire. »

Keisha : « Un court roman qui ne peut laisser indifférent. Au début j’ai trouvé que cela était un peu forcé et incroyable, mais je pense finalement que l’auteur a voulu éviter toute “subtilité” et foncer dans le tas, pour plus d’efficacité. Je signale aussi que ce roman ne se complaît pas dans les descriptions superflues et insoutenables, le sujet se suffit à lui-même. »

Leiloona : « Ce roman est une peinture excessivement sombre de l’âme humaine qui dénonce un certain conformisme religieux, mais c’est une peinture cubiste. Le lecteur s’y perd, ne sait plus démêler le vrai du faux et plonge tête baissée dans ce dédale tortueux. »

Lou : « Un roman passionnant, moins éprouvant à lire qu’il n’y paraît et au final, une lecture qui fait réfléchir. A ne pas laisser passer. »

Moisson Noire : « Si le brillant et bluffant La confrérie des mutilés se démarquait par son originalité, Père des mensonges - premier roman de l’auteur - est plus sobre, plus conventionnel, et pourrait à ce titre en décevoir certains. Mais il n’en est pas moins prenant, habilement construit, et s’attaque à un sujet particulièrement tabou et révoltant. »

Sylvie : « Fantôme ou monstre dans une partie du récit. Schizophrénie, dédoublement de la personnalité de l’autre. Récit dérangeant, très violent mais fascinant. »

Sentinelle : « Si Père des mensonges illustre parfaitement toutes les manipulations et dérives du pouvoir spirituel, il n’en reste pas moins que je n’ai rien appris de ce que je ne savais déjà avant cette lecture. Si Brian Evenson a voulu jeter un pavé dans la mare, il en est donc pour ses frais en ce qui me concerne… »

Stéphie : « Je ne vous cache pas que ce livre n’y va pas avec le dos de la cuillère, ceci dit rien n’est gratuit. J’ai trouvé saisissante la manière de l’auteur de nous faire accéder d’une part à la folie grandissante de son protagoniste mais également de ne nous épargner aucune de ses déviances. Parfois, on est même aussi perdu que lui dans les méandres de ses hallucinations. »

Père des mensonges, de Brian Evenson
(Father of Lies) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Héloïse Esquié
Le Cherche Midi / Collection Lot 49 (2010) - 234 pages

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